En cette fraiche après-midi d’Octobre, j’avais décidé de sortir de mon vieux bureau pour m’aérer l’esprit et donner un peu d’inspiration à ma plume. J’étais parti carnet et stylo en main, couvert de mon manteau long en tweed et d’une écharpe pour éviter la gêne de mes joues rosies par le froid. Les gros chênes qui longeaient la route tendaient leurs branches presque nues comme pour protéger les passants d’un soleil déjà éclipsé par la grisaille, allant jusqu’à jeter leurs feuilles sur les trottoirs, déroulant un tapis rouge à quiconque passerait par là.
J’arrivai à mon café habituel, enlevai les quelques feuilles de la chaise et de la table que j’avais choisi en terrasse et m’installai. Même si le temps n’était pas vraiment propice à profiter d’un café en extérieur, le calme, l’odeur de la terre mouillée et le son du vent dans les arbres valaient bien le coup de trembler un peu. La plupart des clients étaient amassés à l’intérieur, d’où provenait le mélange étouffé de discussions et d’une guitare acoustique. Je ne me tournais pas tout de suite pour observer ce qui s’y déroulait, préférant profiter de quelques minutes de quiétude avant que le serveur ne vienne prendre ma commande. Je fermai les yeux pour en profiter pleinement.
La brise qui caressait mon nez de manière insistante faisait chanter les feuilles, un pinson leur répondait. Plus loin, la cloche du village battait un rythme régulier. Les cris lointains d’enfants jouant résonnaient en écho aux clapotis de la rivière qui coulait à quelques pas.
La voix du serveur me ramena au café, que je commandai et qui ne tarda pas à arriver pour me réchauffer les mains. Une fois la buée de la boisson partie de mes lunettes, je me tournai enfin vers la grande baie vitrée qui me séparait de la chaleur de l’intérieur, et de la foule.
La plupart des tables étaient prises. Près de la vitre, enfoncé dans un gros canapé brun, un couple se collait, la jeune femme cachant son nez dans le cou de son compagnon. Ses petites mains sortant à peine des manches de son pull orange trop grand tenaient celles de son partenaire, nouant et dénouant leurs doigts. Lui fermait les yeux, bougeant doucement la tête au rythme de la musique, un sourire béant aux lèvres. Devant eux fumaient deux imposantes tasses colorées, à peine entamée. Quelques tables plus loin, une vieille dame était assise avec une petite tasse de thé. Devant elle était assis un des serveurs du café. Celle-ci lui parlait en lui montrant la photo d’une petite fille qu’elle avait tiré de son portefeuille. Elle s’exprimait tout en gestes, mimant tantôt quelqu’un qui grandissait, tantôt une prise de note, les yeux débordant de bonheur. Son interlocuteur, les bras croisés et posés sur la table, l’écoutait en hochant la tête, souriant. Derrière eux, un père et son fils étaient assis côte à côte au comptoir. Ils gribouillaient des dessins sur une serviette en papier en riant. L’enfant était à peine assez grand pour que le comptoir lui arrive au niveau du visage et devait tendre les bras pour continuer son œuvre. Le père le regardait, un rictus au visage, en frottant de deux doigts la bague qui pendait autour de son cou.
Ces gens, débordant d’histoires inconnues mais lisibles par leurs vies, étaient autant de sources d’inspirations pour mes écrits que pour mon cœur. Si quelqu’un m’observait moi, seul à la terrasse d’un café en plein mois d’Octobre, écrivant dans mon petit carnet en cuir vieillit, que se dirait-il ? Verrait-il mon nœud de cravate légèrement défait ? Trouverait-il la petite étiquette dépassant de mon écharpe, portant un cœur brodé ? Lirait-il sur mes lèvres que la joie des autres est contagieuse ? Sur mes cernes la raison pour laquelle je bois ce café ? Sur mes cheveux grisonnant la présence des nombreuses ratures de mes pages ?
Quelle histoire raconterais-je, si je me voyais ?