Comme à son habitude, Azura préparait diverses concoctions dans son appartement. Le bruit ambiant causé par les autres habitants de sa petite demeure ne la dérangeait pas. Alors qu’elle écrasait des feuilles dans un mortier, une vieille femme et une enfant étaient penchées par-dessus son épaule. La femme regardait attentivement de ses yeux bleus les gestes d’Azura à travers ses boucles grisonnantes, lui donnant des conseils – plus ou moins directifs – pour améliorer la préparation. Azura lui répondait par des hochements de tête, parfois même un sourire teinté de nostalgie. De l’autre côté, la petite fille aux yeux tout aussi bleus et aux cheveux roux attachés en chignon proposa sur un ton espiègle le rajout de plus de plantes pour créer du poison. Azura se contenta de faire une pause en soufflant et fixa la photo rangée dans un cadre face à elle. On pouvait y voir les deux « conseillères » de la jeune femme se tenant dans les bras l’une de l’autre.
Elle leva les yeux de la photo pour regarder autour d’elle. Plus en arrière dans la pièce, deux autres personnes se disputaient pour des futilités. Azura ne les écoutaient pas. Ils le faisaient si souvent que l’herboriste se demanda si leurs prises de tête n’étaient pas devenues un simple rituel. À côté d’eux, une jeune femme était en train de fumer, appuyée sur le rebord de la fenêtre. À peu près le même âge qu’Azura, elle avait la peau foncée et de long cheveux aux boucles absorbant la lumière. Alors qu’elle se perdait dans ses pensées en fixant la fumeuse, leurs regards se croisèrent. Elle quitta son perchoir pour s’approcher de son observatrice, attrapa son menton et lui déposa un baiser sur le front. Azura la gratifia d’un large sourire avant de revenir à son travail. Ses joues avaient rosit. En tournant la tête, ses yeux s’arrêtèrent un instant sur l’homme statique au fond de la pièce. Il la regardait aussi.
***
Les chiens avaient laissé la place aux loups. Azura s’était glissée dans son lit, satisfaite des onguents qu’elle avait fabriquée. Une petite lampe de chevet, dernière source de lumière de la maison, éclairait le dos ébène de l’autre personne présente dans le lit. Celle-ci était couchée sur le côté, jouant avec les boucles rousses de la jeune femme. Azura lui retourna un regard brillant de tout l’amour qu’elle ne savait exprimer avec des mots. Les autres habitants de la maison n’était plus là pour emplir la pièce de leur cacophonie habituelle. La fumeuse se rapprocha pour se blottir contre elle. Azura remonta un peu la couverture et la prit dans ses bras. Son cœur se réchauffa.
– Je suis si heureuse que tu sois là avec moi. je ne saurais jamais te remercier d’être resté, merci Amedia, dit la femme aux cheveux roux.
Amedia resta silencieuse un moment avant de la serrer un peu plus fort.
-Tout le mérite te revient voyons.
***
Azura se réveilla en sueur. La pièce était sombre et humide. Elle tapota les draps autour d’elle mais ne trouva personne. Alors que ses yeux s’habituaient au noir, elle distingua une silhouette à l’autre bout de la pièce. Son cœur se serra. Elle appela timidement Amedia en se frottant le visage mais n’eut pour réponse qu’un pas vers l’avant. Son sang se glaça. La forme ne correspondait pas. Trop grande, trop carrée. Alors qu’Azura commençait à comprendre, l’homme commença à accélérer. Elle recula de peur dans son lit. L’homme s’arrêta. Elle le dévisageait avec terreur. Il était grand, d’une corpulence massive, le regard braqué sur elle. Elle le reconnaissait, c’était un de ceux qui vivaient ici, toujours silencieux, tapis dans l’ombre et elle savait très bien qui il était, ce qu’il avait fait. Ils se dévisagèrent quelques secondes de plus avant qu’il ne se jette d’un coup sur elle en hurlant. Azura cria de terreur et se protégea avec ses bras. Au moment d’entrer en collision avec elle, l’homme lui passa au travers et disparu dans le lit. La jeune femme se leva et couru vers la porte.
Elle fuyait à travers les rues pavées de son petit village. Ses yeux étaient chargés de larmes, son cœur battait à tout rompre, ses pieds la faisait souffrir mais elle ne ralentissait pas.
Elle arriva à bout de souffle dans un petit parc éloigné et mal éclairé où s’étendaient des champs d’autels en pierre. Elle s’assit au bord de l’un d’eux où était écrit « Amedia Collins – Regrets éternels ».
Dans le dos d’Azura apparurent lentement la vieille femme et la petite fille, le couple qui se disputait, l’homme effrayant et enfin, Amedia. La jeune femme se recroquevilla un peu plus sur la tombe. Les fantômes s’approchèrent d’elle et se mirent à parler à l’unisson, sans discontinuer. Azura se boucha les oreilles mais le flot de parole était trop fort, résonnant jusqu’au fond de sa tête. Elle s’écroula au sol en larmes, hurlant pour couvrir le bruit.
Sous sa chemise de nuit défaite, on pouvait voir luire sur sa poitrine des mots tatoués dans une langue oubliée :
« Nécromancie émotionnelle ».