Quentin et son groupe peinaient à avancer dans la neige. Leurs jambes brûlaient, leurs dos tiraient sous le poids des sacs et des armes et leurs estomacs hurlaient famine. Cela faisait maintenant trois mois qu’ils essayaient de survivre avec peine dans cet enfer de sapins blancs. Alex en tête de marche motivait la troupe. Peut-être trouveraient-ils un animal sur le chemin du retour et pourraient-ils enfin manger ? Quentin souffla intérieurement. Ils n’avaient pas le choix. Ils avaient fini leurs rations il y a cela des semaines et le terrain de chasse repéré par Oscar ne s’avérait pas aussi fructueux que prévu. Ils n’avaient pas mangé depuis deux jours.
Pourquoi étaient-ils là, au fin fond de l’Alaska, à mourir de faim et de froid ? Il se posait la question tous les jours. Le gouvernement avait voulu mettre en place un « service de survie » – comme ils l’appelaient – pour former les nouvelles générations à vivre en milieu hostile. « Cela leur permettraient d’apprendre à mériter le confort dont ils profitent chaque jour » avait dit un politicien qui n’avait surement jamais rien fait pour mériter le sien. Ils s’étaient donc retrouvés envoyés aux quatre coins du monde, dans les endroits les plus dangereux de la planète par équipes de six, pour six mois. « Mais ne vous inquiétez pas » avaient-ils dit aux parents, « ils seront formés pendant six mois avant de partir, pour qu’ils puissent se débrouiller ! ». Autant Quentin que ses membres à bout de force trouvaient la situation ridicule et injuste. Mais ils étaient tous dans cet enfer maintenant, il devait continuer.
Le jeune homme sortit de ses pensées lorsqu’Alex arrêta brusquement le convoi. Il fit un geste pour indiquer un bruit devant eux. Cent mètres. Les six retirèrent silencieusement leurs fusils de leurs épaules, l’armèrent et se mirent en joue. Ils n’avaient aucune idée de ce qui pouvait se trouver devant eux. Un cerf ? Un ours ? Le vent ?
Les branches bougèrent une nouvelle fois. Ils se crispèrent sur leurs armes, prêt à abattre ce qui pouvait en sortir.
Des ramures apparurent. Alex leva la main pour demander au groupe d’attendre. Il fallait être sûr de toucher la bête au bon endroit.
D’un seul coup, le vent tourna, projetant de la neige dans les yeux du chef de groupe. Avant même d’avoir pu complètement apercevoir le cerf, l’animal prit la fuite.
Oscar tira. La balle manqua sa cible.
– Tu es complètement con ou quoi ?! Maintenant c’est sûr qu’on ne trouvera rien à manger dans des kilomètres à la ronde ! Hurla Alex.
– Mais…
Et c’était reparti. Ce n’était pas la première fois que quelqu’un manquait sa cible et ce ne serait sûrement pas la dernière, mais c’était comme ça. Alex s’énervait sur la personne concernée – souvent Oscar – qui essayait de se défendre – sans succès – puis la marche reprenait. Quentin ne s’occupait que très peu de ce genre de problèmes. La situation était suffisamment compliquée pour ne pas en rajouter une couche.
Ils repartirent le moral encore plus bas. Hope serrait sa croix et murmurait des prières.
—
La nuit était presque tombée lorsqu’ils arrivèrent à l’abri. Ils avaient eu de la chance en tombant sur cette vieille cabane en bois dès leur troisième semaine. Même s’il y avait juste assez de place pour y poser leurs sacs de couchages, elle leur permettait de garder un peu de chaleur et de les protéger du blizzard. C’était leur seul réconfort dans cette prison de neige.
Alors que chacun se débarrassait de ses affaires, Sienna siffla. Quentin releva directement la tête. Si Sienna – d’ordinaire si distante – communiquait avec le groupe, c’est que quelque chose n’allait pas. Quentin sorti rapidement avec les autres. Elle se tenait devant le récupérateur d’eau potable à l’arrière de la cabane. En arrivant, Maxine hurla. Le flanc du bidon était lacéré de plusieurs grosses entailles, l’ayant laissé déverser son précieux contenu. La pauvre fille tremblait en essayant vainement de pousser les bouts de plastique les uns vers les autres. Les autres membres du groupe regardaient la scène sans l’interrompre, perdus dans leurs pensées ou paralysés par ce qu’engendrait la perte de leur récupérateur. En suivant du regard les traces dans la neige, Quentin découvrit la clôture qui entourait leur abri, elle aussi éventrée. Il fit un geste de la main pour le signaler à ses camarades.
La nuit était tombée.
Tous allumèrent leurs lampes torches et se mirent à fouiller la zone à la recherche d’un quelconque indice sur l’heure de passage de l’animal qui avait dû causer ces dégâts. S’il était encore dans les parages, le manque d’eau serait le cadet de leurs soucis. La porte de leur cabane ne pourrait pas résister à un prédateur affamé.
Alors que Quentin suivait les traces de pas autour de leur logement, Maxine hurla de nouveau. Un hurlement d’horreur pur. Qui s’étouffa net. Le sang de Quentin se glaça. Il se dirigea prudemment vers la source du cri, tenant sa lampe torche devant lui. Sur place, il trouva Sienna et Alex dos à dos, armés de leurs fusils en train de quadriller la zone du regard, avec Oscar et Hope pour les épauler, éclairant les bois avec leurs lampes. À leurs pieds, du sang maculait la neige.
Le vent s’était levé.
– Que s’est-il passé, où est Maxine ? Demanda Quentin.
Pour simple réponse, sans lever un œil de son arme, Alex pointa le sang au sol puis le noir de la forêt. Au même moment, un grognement guttural s’en échappa. Tous se figèrent. La bête rodait autour d’eux, dans la pénombre.
– Oscar, Hope, Quentin, il va falloir vos fusils si on veut espérer avoir cet ours, expliqua Alex. Avec nos coups par coups, on a aucune chance à deux. Quentin, prend le mien. Je vais aller les chercher.
– On est derrière l’abri, lui répondit-il. Tu vas devoir faire le tour et on ne pourra pas te couvrir, c’est trop dangereux ! On devrait plutôt se déplacer en formation jusqu’à l’entrée !
– Non, personne ne bouge. Un mouvement de groupe pourrait l’affoler et le faire attaquer. Vous restez ici, point.
C’était inutile d’argumenter, il le savait très bien, c’était toujours comme ça. Il prit le fusil, posa son dos contre celui de Sienna et Oscar vint se mettre contre lui avec sa torche.
Le vent soufflait de plus en plus fort dans ses oreilles. Il soulevait la neige, brouillant sa vision. Son cœur n’avait pas ralenti ses battements depuis le cri de Maxine et emplissait son crâne. Ses mains se crispaient sur l’arme froide. La nuit semblait peu à peu avancer sur le halo des lampes de poches.
Alex se prépara, dégaina son couteau puis sorti de la zone de lumière.
Quelques instants après son départ, un son affreux résonna dans les bois. À la limite entre le grognement et le craquement, innommable. Il se répercutait partout. Impossible de connaitre sa provenance.
S’en suivit un hurlement de terreur venant par-delà la lumière, terminé par un gargouillis d’agonie.
Hope paniqua et lâcha la lampe, se mettant à genoux pour prier.
Oscar suivit le mouvement et essaya de se cacher entre Sienna et Quentin pour se protéger, fou de peur.
Sienna arma son fusil, baignant dans la lumière de la torche tombé au sol.
Quentin se retourna, laissa tomber l’arme le long de son corps.
Sous le son de la tempête, la neige craquait sous les pas de l’animal qui avançait vers eux. Malgré la puissance du vent, sa respiration grave s’insinuait dans leurs oreilles. Depuis le noir de la forêt brillait deux yeux blancs, à plus de deux mètres de hauteur, rejoint par le reflet de griffes démesurées. La bête avançait vers eux dans la pénombre sur ses deux pattes. Un crâne trop élancé pour un ours. Trop lisse. Un corps famélique portant cette affreuse tête, couronnée de deux grands bois.
Sienna ajusta son fusil.
La créature émit un son qui résonna jusque dans leurs os.
– « F A I M . . . »
Elle tira.
—
Les rayons vinrent caresser son visage groggy par le sommeil. Il s’étira pour faire émerger son corps endormit. Son cauchemar avait dû le faire suer car il était poisseux et chaud. Il se redressa, encore ébloui par la lumière. Il se frotta les yeux pour définitivement couper avec sa nuit et lorsqu’il les rouvrit, les corps de six inconnus trônaient autour de lui. Il baignait dans leur sang.