La lumière matinale tira Eden de son sommeil. Ses yeux étaient secs et collants, résidus des larmes versées la veille. Elle s’étira et se redressa dans son lit. En terminant son geste, elle s’étonna en regardant ses bras.
Les tatouages de la jeune femme s’animaient. Sur son bras droit, les poissons nageaient le long de la rivière qui coulait au bord des herbes mouvantes. De temps à autre le museau d’un petit animal pointait entre les fourrés. Alors que la jeune femme regardait la fresque se mouvoir, un renard leva la tête vers elle. Sur son bras gauche, la plume écrivait des mots qui s’effaçaient peu de temps après. On pouvait y lire « Famille », « Perdue », « Faim », « Repos » et d’autres encore. Elle profita du spectacle encore quelques instants. Les rayons de soleil inondaient la pièce, lui donnant un aspect chaleureux. La jeune fille resta encore un instant sous les draps chauffés par la lumière. Elle devait retourner dans la vieille-ville pour rencontrer Jorgen. C’est en tous cas ce que disait le SMS qu’elle avait reçu de l’organisation d’hier. À l’idée de devoir tirer une nouvelle fois son énorme bagage, elle enfouit sa tête sous son coussin. Après s’être finalement levée et douchée, elle descendit prendre son petit-déjeuner. Elle emporta quelques fruits en plus et remonta dans sa chambre, fit ses affaires un peu à contre-cœur, profita de la vue sur la ville une dernière fois et descendit.
Lorsqu’elle passa à la réception pour rendre les clés, le guichetier qui l’accueillit fut le même que la veille .
– Bonjour mademoiselle, vous nous quittez déjà ? Demanda-t-il en récupérant la clé.
– Oui, je rencontre mon tuteur aujourd’hui, je suppose que je n’aurais plus besoin d’aller à l’hôtel.
– Vous n’avez pas l’air plus enjouée que ça. Quelque chose vous tracasse ?
– Devoir se déplacer, seule, dans une ville que je ne connais pas, parce que la personne censée m’accueillir n’a pas daigné venir à la gare rencontrer les réfugiés ? Ce n’est même pas lui qui me prévient pour le rendez-vous mais l’organisation ! Alors oui je n’ai pas vraiment envie d’y aller. Et en plus de ça, cette valise pèse une tonne.
– Vous savez, l’hôtel propose un service de taxi qui peut vous conduire n’importe où dans la ville, je peux vous en payer un si c’est vraiment compliqué pour vous. Ça vous intéresse ?
– Vous feriez vraiment ça ? Vous ne me devez rien, vous n’êtes pas obligé !
L’homme au comptoir répondit par un clin d’œil et esquissa un sourire.
– Je ne fais qu’aider un concitoyen dans le besoin, rien de plus normal.
Eden remercia chaudement le réceptionniste, qui lui donna son numéro de téléphone en cas de besoin. Elle sortit de l’hôtel et monta dans le taxi. Pendant le trajet, elle se perdit dans ses pensées. Pourquoi Jorgen n’était pas venu à la gare ? Ça devait être pour quelque chose d’important, le travail ou même une raison familiale. Et s’il était allé voir quelqu’un à l’hôpital ? Son jeune fils est peut-être gravement malade ? À ces pensées, la jeune femme se sentie coupable d’avoir dilapidé tout l’argent qu’il avait donné, avant de se ressaisir et d’arrêter de créer des enfants imaginaires à cet homme dont elle ne connaissait rien. Finalement, elle avait seulement son nom : Jorgen Kelsker.
Elle fut sortie de sa réflexion par le chauffeur lui indiquant la fin de la course. Elle le remercia et quitta le taxi. Le lieu du rendez-vous était une place. Elle avait des similitudes avec celle de la gare, comme une structure au centre, des arbres sur les bords et des immeubles autour, mais celle-ci était bien plus petite, au centre se trouvait la statue d’un homme tenant un piolet et les arbres étaient des conifères. Il y avait peu de monde, quelques passants revenant des courses avec des sacs ou des cabas, un groupe d’enfants jouant à se courir après et un homme appuyé contre la statue. Ce dernier, en apercevant Eden, se redressa et s’approcha d’elle.
– Bonjour, tu es Eden je suppose ? Difficile de te louper, dit l’homme une fois arrivé à sa hauteur en pointant ses propres cheveux. Sa voix était grave et pesante, signe d’une certaine lassitude.
Il était plus grand qu’elle, avait une carrure imposante et son long manteau sombre n’aidait pas à le rendre moins intimidant. Ses cheveux courts ébouriffés, sa barbe grisonnante et les rides naissantes qui marquaient son visage indiquaient un certain âge.
– Et vous êtes Jorgen c’est ça ? Vous non plus on ne vous loupe pas, répondit-elle avec un certain dédain.
Jorgen, à qui l’animosité d’Eden n’avait pas échappé, sorti les mains de ses poches et croisa les bras.
– Écoute, je suis désolé de ne pas être venu hier, j’avais des choses importantes à régler. Tu sais, on ne m’a pas vraiment laissé le choix de t’accueillir. Je vais bien évidemment faire de mon mieux pour que tu te sentes à l’aise et chez toi, mais je pense que c’est important que tu le sache.
Eden toussa.
– Ça a le mérite d’être honnête, c’est toujours agréable de savoir qu’on peut compter sur son garant.
Jorgen essaya de changer de sujet pour ne pas rendre la discussion plus compliquée.
– Tu veux que je te fasse visiter un peu la ville ? Tu es arrivée hier, tu n’as pas dû voir grand-chose.
-Si, j’ai déjà pu me promener, une âme charitable m’a aidé à trouver un hôtel et m’a montrée quelques endroits. On ne pourrait pas aller poser mes affaires plutôt ? Je voudrais éviter de tirer l’intégralité de ma vie avec moi si je visite.
Jorgen saisit la valise avant qu’Eden ait pu objecter et l’invita à le suivre. L’homme vivait dans un vieil immeuble le long de la place. Le bâtiment était ancien, une légère odeur de vieux bois et de poussière imprégnait les lieux. Les escaliers qu’ils prirent pour arriver au 4ème étage, où se situait l’appartement, étaient fait de pierres usées par le passage, donnant aux marches une forme légèrement creusée. La porte du logement de Jorgen était grande, faite de bois épais et sombre. Le bâtiment donnait l’impression d’avoir voyagé quelques siècles en arrière.
Le tuteur ouvrit la porte et ils entrèrent. Une odeur de cigarette froide saisie Eden, mais ne la dérangea pas. L’appartement était chaleureux. Du vieux parquet bien entretenu recouvrait le sol, certains murs étaient peints d’un bleu très foncé, à la limite du noir, là où d’autres étaient blanc. Dans le couloir où elle se trouvait, de nombreuses affiches de groupes et d’évènements de jazz étaient encadrés. Face à elle se trouvait une porte ouverte menant à une chambre.
Jorgen pointa la pièce du doigt.
– C’est ici que tu vas dormir, c’est ta chambre alors tu peux t’y mettre à l’aise. Je te demande juste de ne pas trop bouger les meubles. Pose tes affaires que je te montre le reste de l’appartement.
La chambre n’était pas très grande mais dégageait quelque chose de rassurant. Eden ne sut pas dire si c’était dû aux nombreux meubles qui remplissaient l’espace avec harmonie ou à la lumière glissant à travers la fenêtre qui s’étalait sur le lit qui lui était collé. Un petit bureau à côté de l’entrée était à l’abri des rayons et en protégeait ses fournitures de toutes sortes, mais grâce au miroir de l’armoire à son opposé, la lumière était renvoyée et baignait la pièce de ses reflets.
Eden posa sa valise et s’assit un instant sur le lit. La chaleur du soleil recouvrit son corps comme un onguent miracle et détendit la jeune fille qui ferma les yeux. Ses tatouages s’agitèrent un peu plus. Jorgen qui regardait la scène depuis le pas de la porte ne réagit pas, non surprit du phénomène.
– Alors jeune fille, veux-tu voir le reste de l’appartement, ou on annule la visite pour une séance de bronzage ?
Cette dernière souffla et se releva. Les tatouages se figèrent. Les deux pièces qui suivirent furent sommairement présentées. Celle à côté de la sienne était la chambre de Jorgen, dans laquelle ils ne rentrèrent pas. Eden pu seulement apercevoir que celle-ci aussi baignait dans la lumière et était plus spacieuse que la première. En face de la chambre, une porte fermée. L’homme précisa simplement qu’il s’agissait de son bureau et demanda à son invité de ne pas y mettre les pieds, c’était son espace personnel. Il arrivèrent alors dans le salon.
La pièce faisait l’angle du bâtiment. Les trois grandes fenêtres s’assuraient une exposition toujours agréable, même si à cet instant les stores en bois étaient baissés, ne laissant passer que quelques traits lumineux. Ces rayons allaient se poser sur un canapé depuis lequel on devait avoir une bonne vue de l’extérieur. Face à celui-ci se trouvait une table basse qui portait quelques livres. Eden s’interrogea sur le placement des meubles, en supposant que le propriétaire devait préférer l’extérieur à la télévision. Face au mur à fenêtres, juste à côté d’où elle se trouvait, se tenait une grande bibliothèque qui recouvrait la quasi-totalité de la cloison sur laquelle elle était appuyée. De nombreux ouvrages de toutes les tailles et de toutes les couleurs s’y trouvaient. Un gros fauteuil était installé à proximité, devant être un bon compagnon lors de longues soirées de lecture. La dernière chose que la jeune fille remarqua fut la cuisine, en face d’elle. Ce n’était pas une pièce à part entière mais une partie du salon, simplement séparé par un bar accompagné de tabourets.
L’atmosphère de la pièce, avec sa décoration retro rappelait à la jeune fille les vieux films de détectives qu’elle regardait avec son père lorsqu’elle était enfant.
– J’aime bien votre déco, commenta Eden.
– Merci, mais c’est majoritairement l’œuvre de ma femme.
Eden, surprise, demanda :
– Je pensais que vous viviez seul ! À quelle heure rentre-elle ?
Il y eu un court silence, puis Jorgen répondit :
– Je vis seul.
Eden n’osa pas en rajouter, par peur de ne blesser encore plus son interlocuteur. Avant même qu’elle n’ait pu trouver une manière de changer de sujet, son tuteur embraya.
– Désolé pour l’odeur de cigarette, je ne fumerai pas dans le salon tant que tu es là, seulement dans mon bureau.
Eden répondit d’un hochement de tête.
– Bon, tu as tout vu. Tu préfères te reposer ou sortir ?
– J’aurai la nuit pour dormir.
Le garant et sa protégée sortirent de l’immeuble. Jorgen avait proposé d’aller visiter une rue commerçante non loin, au cas où Eden aurait eu envie d’acheter quelques choses. Elle avait répondu d’un simple mouvement de tête.
– Alors on ne vous a pas laissé d’autre choix que d’accepter quelqu’un chez vous ? Questionna la jeune fille en actionnant la marche. Les membres de l’organisation d’aide avaient l’air de dire que c’était du volontariat, non ?
– Oui s’en est, normalement… Mais j’avais un service à rendre à quelqu’un de l’administration…
– Quel genre de service ?
Jorgen soupira et souffla la conversation d’un geste de main.
– On en parlera une autre fois veux-tu ?
Eden, circonspecte, n’insista pas.
– D’accord… Sinon, vous faites quoi dans la vie ?
– Heu… En ce moment je…
Son téléphone sonna. Il regarda la provenance de l’appel, soupira une fois de plus et décrocha.
– Oui ?… Non, pas vraiment là… Je suis déjà en train de rendre service je vous ferais dire… Ah ?… Et bien si c’est comme ça…
Il raccrocha l’appareil et se tourna vers Eden.
– Bon. Changement de programme. J’ai une urgence que je ne peux pas esquiver. Tu veux rentrer ou ça ira pour te balader seule ?
– Je vais rester dehors, on vient à peine de sortir.
Jorgen lui tendit un jeu de clés, lui donna l’adresse de l’appartement sur un bout de papier puis partit.
Eden erra de son côté dans les rues de la vieille-ville. Les bâtiments étaient similaires à ceux qu’elle avait vu hier en allant au bar et les nombreuses rues pavées serpentaient partout sur le plateau, offrant tout autant de possibilités d’exploration. Au lieu de vagabonder, la jeune femme se fixa comme mission d’acheter des nouveaux vêtements pour mieux s’adapter à la vie ici et surtout pour essayer de couper avec les souvenirs encore douloureux de sa fuite. Il fallait penser à autre chose maintenant qu’elle se retrouvait de nouveau seule.
En avançant à la recherche d’un magasin, elle s’arrêta un instant devant un bâtiment. Il n’avait rien de spécial, au contraire, un échafaudage le recouvrait. Ce qui attira son attention fut les travailleurs qui s’attelaient à réparer la façade. L’un d’eux avait pour rôle de monter de gros blocs en hauteurs, un autre devait peindre le mur extérieur et un troisième s’occupait de tailler différentes menuiseries et autres décorations en pierre. La particularité de leurs tâches est qu’ils faisaient tout ça sans l’aide d’aucuns appareils ou outils. Tout était « magique ». L’homme qui montait les pierres se contentait de tendre les mains vers celles-ci pour qu’elles se soulèvent d’elles-mêmes et flottent jusqu’à leur destination, le peintre agitait mains et doigts avec dextérité pour que le mur se colore au gré de ses gestes et le dernier travailleur traçait des formes en touchant la pierre ou le bois pour que son support se coupe aussitôt de manière nette. Tout cet étrange ballet ne surprit pas Eden, qui y était aussi habituée que voir ses tatouages se mouvoir, mais néanmoins, il l’émerveillait. Comment n’y avait-elle pas fait attention hier ? Le continent de Mélandre était pourtant réputé pour la fréquence d’apparition d’Habilité chez ses habitants, bien plus que dans son Geal natal. Néanmoins, voir ces personnes aussi bien maîtriser leur Habilité n’était pas fréquent. Habituellement, les gens qui en possédaient une l’utilisaient peu, la relayant au rang de « simple particularité ». C’était d’ailleurs le cas d’Eden, avec ses tatouages.
Elle s’approchait du chantier pour mieux voir lorsque l’ouvrier qui taillait des pierres en fit exploser une par accident. La jeune fille sursauta et pressa le pas pour partir, ayant eu peur de recevoir un projectile malencontreux.
Elle arriva enfin dans la rue marchande. Beaucoup de boutiques aux couleurs et produits différents ornaient les bâtiments de leurs vitrines. Elle passa devant une librairie débordant de livres, puis une petite échoppe de bijoux artisanaux pour arriver devant un magasin de vêtements. On pouvait voir l’intérieur depuis la rue grâce à la grande vitre qui occupait tout le mur. Eden entra. Dedans, la peinture murale d’un jaune pastel et le parquet en bois de bouleau accompagnaient les couleurs des vêtements qui, pour la plupart, arboraient des teintes claires. En fouillant les rayons, elle trouva différents hauts, certains à bretelles, d’autres à manches amples, des pantalons en lin et en tissu léger, mais ce qui l’attira le plus fut une robe. Longue et d’un bleu similaire à ses cheveux, elle était ample sans pour autant déformer la silhouette. Fière de sa trouvaille, Eden la prise, ainsi que d’autres pièces et partie les essayer. Une fois sortie des cabines, elle paya avec l’argent que lui avait de nouveau donné Jorgen et quitta la boutique.
Elle se promena encore une bonne partie de la journée, découvrant les magasins vendant des boîtes à musiques, passant devant une fontaine jouant des mélodies, regardant des enfants essayer maladroitement de faire léviter une balle. Toute cette animation, ces décors nouveaux pour elle lui permirent d’oublier ses démons pour un moment au moins.
Le soir, elle rentra à l’appartement. Lorsqu’elle ouvrit la porte, elle ne fut pas accueillie par l’odeur de cigarette froide mais par celle d’un doux fumet. Dans le salon l’attendait Jorgen qui avait mis des couverts sur le comptoir de la cuisine, ainsi qu’un plat où fumait encore un pavé de saumon cuit au four accompagné d’une fondue de poireaux. L’homme se leva pour s’approcher d’un des sièges et s’adressa à la jeune femme.
– Bon retour ; j’ai cuisiné quelque chose. Je me suis dit que ce serait bien pour un premier repas ici.
Eden posa les sacs de ses nouveaux achats et s’installa sur un des tabourets haut, en face de Jorgen ; ils commencèrent à manger.
– Désolé pour ce matin, continua-t-il. J’ai pu paraitre froid et désagréable. C’était idiot de ma part. Tu dois sûrement traverser quelque chose de vraiment compliqué, tu n’as pas besoin que je te rajoute ça sur le dos…
– C’est pas grave, vous ne saviez pas vraiment.
Un silence pesant prit place pendant un moment. Après un temps, Jorgen retenta une percée.
– Qu’est-ce que tu penses de la ville ? Tu as pu en voir quelques parties entre hier et aujourd’hui.
Eden commença à se détendre.
– Je connaissais déjà par les cours que j’ai eu en Geal Deas mais la voir en vrai est autre chose. C’est vraiment surprenant que tout soit construit comme ça, sur un flanc de Montagne. Au moins, ça permet d’avoir une jolie vue. Votre train l’est aussi… L’aero-tram je crois ? Très pratique. Mais pour répondre à la question, j’ai vraiment aimé découvrir les différents aspects de Fjelhost, je me suis presque crue en vacances, par moment…
– Tant mieux si tu t’y plais, il vaut mieux au final… Hier tu étais accompagnée par un jeune homme, est-il Deasien lui aussi ?
– Non il n’est pas… Eden s’arrêta. Une minute, je n’ai jamais parlé de « jeune homme ». Comment êtes-vous au courant ?
Jorgen souffla.
– Il se pourrait qu’hier soir, j’ai finalement pu me libérer en fin de soirée et que le bar où j’ai l’habitude d’aller se trouve être celui où vous étiez… Mais pour ma défense, je n’ai fait le rapprochement que ce matin en te voyant.
Eden souffla à son tour, prit un temps pour réfléchir et jugea bon de ne pas en rajouter.
– Bon… Disons que vous n’y pouviez rien et que j’ai eu de la chance d’avoir une très bonne chambre d’hôtel… Donc pour revenir au sujet, oui j’étais accompagnée d’un garçon, Sam, qui a bien voulu m’aider à me déplacer dans la ville, trouver un hôtel et me faire visiter un peu ; et donc non, il n’est pas Deasien.
– C’est bien que tu aies pu trouver de l’aide aussi vite, ce n’est pas l’organisation d’aide aux réfugiés qui t’aurait apporté la leur.
– Non, c’est sûr.
Jorgen prit un temps avant de poser sa prochaine question. Il hésita un peu avant de prendre sa respiration et de se lancer.
– Eden, dis-moi, comment tu te sens vraiment ? À propos de tout ça, ce qui t’arrive, la guerre, la fuite et maintenant la vie ici ? Tu as le droit de ne pas répondre si ça te gène, évidemment.
Eden baissa le regard vers son assiette. Elle bougeait les quelques restes de poireaux avec sa fourchette, le regard perdu dans le vide. Elle releva le regard vers son interlocuteur.
– Non, je suppose que vous avez le droit de savoir, je vis chez vous maintenant. En ce moment, je me sens vide la plupart du temps. Chacune de mes émotions est diluée, seule de petites bribes ternes arrivent à remonter.
La jeune fille baissa de nouveau la tête. Lorsqu’elle reprit, sa voix était plus tremblante.
– Mais lorsque je me retrouve seule, si je n’ai pas quelque chose pour me distraire, des pensées négatives remontent. Lorsque j’ai quitté le continent, je n’ai pas pu retrouver mes parents, ou mon frère. Depuis… Je suis sans cesse hantée par la peur qu’ils n’aient pas pu s’en sortir…
Quelques larmes coulèrent des joues de la fille aux cheveux bleus, heurtant l’assiette par à-coups. Jorgen s’était renfermé en écoutant Eden. Tous deux restèrent dans un silence lourd avant que l’homme ne le brise.
– Tu veux sortir un peu ?
Ils partirent de l’appartement et marchèrent dans les rues vides, éclairés par les lampadaires muraux. Il passèrent devant « la voûte céleste », sans s’arrêter. Après quelques minutes, ils arrivèrent au bout de la voie. Entre deux immeubles, un banc était là, faisant face à la ville. Jorgen invita Eden à s’asseoir. Sans un mot, il sortit un paquet de cigarette, en prit une et en proposa une à la jeune fille, qui accepta. Tous deux fumèrent en silence pendant plusieurs minutes, se contentant de regarder les lumières artificielles de la cité pentue. Au bout d’un moment, le garant se redressa et s’appuya contre le dossier du banc.
– J’ai perdu ma femme et ma fille. Du jour au lendemain, toute ma vie a changé. Je comprends ce que tu traverses. J’étais seul et désespéré lorsque c’est arrivé, alors j’ai cherché quelque chose dans quoi me réfugier.
Il tira sur sa cigarette, attendit un instant, puis expulsa la fumée.
– J’ai essayé de me venger, de trouver un coupable à tout ça. Et alors que je pensais avoir tout perdu, je suis tombé encore plus bas ; dans une veine chasse aux fantômes… Alors même si on vient de se rencontrer et que j’ai sûrement raté ma première impression, tu n’es pas seule. Je ferai ce que je peux pour t’aider d’accord ?
Eden ne répondit pas tout de suite. Elle s’adossa à son tour, respirant l’air frais de la nuit. Elle fixa le ciel étoilé tout en soufflant sa fumée. Malgré les lumières de la ville, elle pouvait voir ces petits points lumineux clignoter au loin.
– Merci. Beaucoup. Répondit-elle enfin simplement.
Ils restèrent assis quelques temps encore, pour se perdre dans leurs pensées. Jorgen fini par les ramener à la réalité.
– Je vais descendre dans la basse-ville pour rendre visite à ma femme et ma fille. Tu veux que je te raccompagne à l’appartement ?
– Je peux venir avec toi ?
Jorgen fut surpris de la demande.
– Pourquoi ? Je vais devoir traverser la ville pour me rendre dans un cimetière, il n’y a rien de bien amusant.
– Non en effet, mais j’aimerais rencontrer la famille de la personne avec qui je vais vivre.
L’homme accepta. Ils descendirent le long de la montagne jusqu’à arriver tout en bas, dans la Basse-ville. Le cimetière était simple. Quelques arbres plantés ici et là pour briser la monotonie des lignes de pierres tombales. Des chemins en gravier délimitaient les allées et un grand mur de pierre clôturait l’endroit. Seuls quelques lumières nourrissaient le lieu, comme si on ne voulait pas déranger les morts. Après avoir navigué entre les stèles mortuaires, ils arrivèrent devant deux tombes ; l’une à côté de l’autre. Sur la grande était écrit « Sarah Kelsker » et sur la petite « Linda Kelsker ». Jorgen s’agenouilla et posa ses mains sur les pierres.
– Salut vous deux, je vous présente Eden. Elle va habiter chez nous un temps, elle vient de loin et n’a plus de chez-elle. Je lui ai prêté ta chambre Linda, mais ne t’inquiète pas, je lui ai dit de ne pas trop bouger les meubles. Elle a beaucoup aimé ta décoration, Sarah. Tu peux être fière.
Eden resta silencieuse durant toute la « conversation ». Elle pensa à sa famille et ce qu’elle ressentirait si elle devait un jour leur rendre visite dans un endroit comme celui-ci. Les larmes montèrent. Elle essaya de les retenir, pour ne pas déranger Jorgen mais n’y parvint pas. Alors qu’elle fondait en sanglot, son hôte se releva et vint passer une main dans le dos de la jeune fille pour la consoler.
– J’aimerais tant savoir s’ils vont bien, dit Eden en sanglotant.
– Je vais voir ce que je peux faire, répondit simplement Jorgen.