– Eden… Od’Mana c’est ça ? Montrez-moi votre carte d’identité. C’est vous sur cette photo ? Vous avez bien changé. Et puis 1m60 pour 60 kg ? Elle commence à se faire vieille cette carte, vous devriez la refaire un de ces jours. Quand vous aurez le temps bien sûr.
La femme qui venait de prendre les papiers mesurait un bon mètre quatre-vingts et devait peser dans les 80 kilos. Son uniforme était manifestement trop serré. Un insigne représentant une poignée de main y était accroché. Eden leva vers l’agent un regard fatigué et légèrement circonspect.
– Le poids est correct, c’est déjà ça de gagné non ? Et puis vous trouvez que c’est le moment de me demander de changer mes papiers ?
– Oh, vous venez de Geal Deas… Je suis désolé, je ne voulais pas être désagréable… Mais oublions ça voulez-vous ? Vous parlez bien notre langue, vous n’avez presque pas d’accent ! Sinon, j’ai là la liste des Deasiens qui viennent d’arriver. Voyons voir… Votre nom y figure en effet ! Eden Od’Mana, 24 ans, de sexe féminin, et toutes les informations qui vont avec. Je vais juste changer votre couleur de cheveux, ce sera plus simple pour vous reconnaître. C’est un très joli bleu d’ailleurs !
– Merci…
– Vous avez été mise au courant du système d’accueil des réfugiés à Fjelhost je suppose ?
– Je sais seulement que quelqu’un doit m’accueillir pour que je ne dorme pas dans la rue. On a bien souligné le fait que j’avais le droit de refuser, mais je ne l’ai pas vraiment, finalement… C’est chez vous que je vais dormir ?
La grande femme rit bruyamment, avant de se rendre une fois de plus compte de la situation et s’arrêta net.
– Oh non pas du tout, je fais partie du comité d’accueil des réfugiés en effet, mais je ne vous accueille pas chez moi. Je suppose qu’on ne vous a expliqué que les aspects pratiques du programme durant votre voyage. Le gouvernement Fjelhostien a créé ce programme dans le but de faire participer la population sur la base du volontariat. Les habitants qui voulaient aider à loger les arrivants comme vous posaient leur candidature, qui étaient ensuite assidûment étudiées et… Oh je vois à votre air fatigué que ces détails ne vous intéressent pas.
– En effet, fuir la guerre n’est pas de tout repos… Comment je peux trouver la personne qui m’héberge ?
L’agent regarda de nouveau sa liste. Elle fit descendre son doigt jusqu’à l’arrêter au niveau du nom d’Eden. Au moment de lire la ligne, elle s’arrêta et fronça les sourcils.
– Alors… Dans votre cas c’est un peu compliqué… La personne qui s’occupe de vous s’appelle Jorgen, mais il n’a pas pu se libérer aujourd’hui pour votre arrivée… Mais pas d’inquiétude ! Il a laissé à l’organisation un peu d’argent pour que vous puissiez prendre une chambre d’hôtel pour la nuit et vous acheter à manger !
– Quoi ? Mais je ne connais pas la…
– Désolé mais le devoir m’appelle, j’ai d’autres personnes sur ma liste à répartir, excusez-moi ! Et si vous ne trouvez pas d’hôtels, demandez aux passants, les gens sont gentils ici. Mais je ne m’inquiète pas, vous vous en sortirez !
La femme partie avant même qu’Eden ai pu contester ou demander plus d’informations. Elle se retrouvait de nouveau seule, au milieu de l’immense gare. Le bâtiment était aussi large que haut de plafond. Plusieurs quais étaient alignés pour laisser arriver les trains. Ce grand terminus était couvert d’un immense toit en verre, lui-même soutenu par de gigantesques poutres de fer. Cette architecture venant tout droit de l’époque industrielle concordait parfaitement avec ce qu’Eden avait appris sur la ville de Fjelhost. Tout autour d’elle des gens couraient, discutaient, vaquaient à leurs occupations. Quelques autres agents vêtus comme l’interlocutrice qui venait de la quitter s’affairaient auprès de certains voyageurs. Elle ne reconnaissait personne qui aurait pu être avec elle dans le train. Ils avaient déjà dû partir avec leur garant.
Eden souffla un grand coup. Sa valise et son sac à dos de voyage se faisaient lourd. Ses jambes la tiraillaient. La fatigue et le stress commençaient à remonter. Elle avança machinalement pour sortir de la gare et chercher l’extérieur. Son souffle s’accélérait au rythme des mauvaises pensées qui revenaient. Alors qu’elle commençait à suffoquer, elle passa la porte de sortie.
Devant elle se présenta un nouveau décor. Une grande place ronde s’étalait, recouverte de pavées. Des arbres étaient plantés sur son extérieur pour suivre sa circonférence et en son centre, une grande fontaine, ronde elle aussi. Les arbres cachaient légèrement les bâtiments qui entouraient la place. Ces immeubles d’environ quatre ou cinq étages étaient décorés d’une façade de pierre travaillée et de balcons où pendaient régulièrement des plantes. Leurs toits inclinés arboraient de plus petites fenêtres, suggérant des logements plus modestes sous ceux-ci. Mais tous ces détails ne pouvaient pas cacher la plus grande particularité de la ville. Un pic montagneux se tenait derrière les immeubles, et la ville continuait de gravir son flanc jusqu’à un plateau où elle semblait s’arrêter.
– Eh bien, dit Eden en souriant légèrement, elle n’a pas manqué son surnom de « la ville-pente ».
La jeune femme, à qui l’air frais avait permis de reprendre ses esprits, avança sur la place et posa ses affaires au bord de la fontaine, avant de s’y assoir. Tout en prenant le temps de respirer pour se calmer, elle sorti l’enveloppe contenant l’argent que lui avait donné la femme. Elle sortit les billets.
– Forcément, c’est la monnaie locale. Des…
– Des Fengs, oui. Tu n’es pas d’ici ?
Eden tourna la tête d’un coup, effrayée par l’interlocution et cacha rapidement l’argent sous son long manteau.
– Oh ne t’inquiète pas je ne suis pas là pour te voler, répondit l’inconnu qui venait de s’asseoir à côté d’elle. Je prenais des photos sur la place, et ta chevelure a attiré mon regard. J’en ai profité pour te photographier, tu veux la voir ? Je peux même te la laisser si tu veux.
Eden, interloqué par cette approche enthousiaste fut prise de court et accepta la proposition du jeune homme. Il avait pris la photo depuis le pied de la gare. On y voyait toute la place, avec ses arbres et sa fontaine, les immeubles derrière, puis la montagne en toile de fond avec la ville qui lui servait de couverture. Et elle, au milieu du cliché. Ses cheveux coupés en un carré long d’un bleu clair légèrement azuré tombant sur ses épaules, qui contrastait avec les tons gris et verts de l’environnement. C’était la première fois depuis deux semaines qu’elle prenait le temps de se regarder. Sa longue veste noire, son pantalon beige, ses vieilles chaussures de marche. Depuis combien de temps les portaient-elle ? Même de loin, on pouvait distinguer les marques de la fatigue et de la tristesse sur son visage.
– Alors, elle te plait ? D’ailleurs je vois que tu viens d’arriver, dit-il en pointant les bagages. Tu n’es pas d’ici, non ? Tu as besoin d’aide ?
– Ecoute, c’est très gentil mais qu’est-ce que tu me veux ? Je viens d’arriver, je suis épuisée et je n‘ai pas le temps ni l’argent pour t’acheter quoi que ce soit, si cette photo est payante, tu peux la reprendre.
L’inconnu ouvrit grand les yeux et recula d’un coup.
– Oh non pardon, excuse-moi ! J’ai été trop abrupte et je m’en excuse. Recommençons depuis de début. Je me présente, je m’appelle Sam, j’ai 19 ans, j’habite ici à Fjelhost et mon passe-temps favoris, c’est de prendre des photos ! Tu peux donc la garder, je te l’offre.
Eden prit une pause pour fixer Sam. Le jeune homme devait faire à peu près sa taille. Ses cheveux blonds courts étaient ébouriffés à cause du vent. Son regard vert semblait transpirer l’honnêteté. Il arborait cet air niais qu’on peut voir chez les enfants s’excusant sans savoir pourquoi. Eden se détendit un peu et rangea la photo dans une des nombreuses poches de son manteau.
– D’accord Sam. Et pourquoi viens-tu me parler et me proposer ton aide ?
– Je t’ai vu seule avec tes bagages, et à vrai-dire, j’ai entendu de mes parents que les réfugiés venant de Geal Deas arrivaient aujourd’hui, du coup j’ai fait la liaison en me disant que tu étais peut-être l’une d’eux.
Eden souffla. Ça l’agaçait d’être si facilement reconnue, et en plus de ça, prise en pitié. Mais au vu de sa situation, elle n’avait guère d’autres choix que de demander conseil.
– Et bien tu as bien vu. Et je suis censé faire partie d’un programme de logement où un garant doit m’héberger, mais il ne peut pas venir. Donc je dois trouver, seule, un hôtel où loger ce soir. Mais je ne connais pas la ville, je ne sais pas où aller et les agents du programme ont l’air de se satisfaire de l’accueil de bienvenue en gare.
– Donc tu as besoin d’aide ! Je te propose quelque chose. Je t’aide à trouver un bon hôtel à hauteur de tes moyens, tu y poses tes affaires et ce soir je t’emmène dans mon bar favori pour te changer un peu les idées, je pense qu’après un long trajet comme le tien, ça te fera du bien non ? Tu pourras rentrer tôt si tu es fatiguée.
Eden prit une pause. La proposition n’était pas foncièrement mauvaise, et l’idée de se retrouver seule avec ses pensées ne l’enchantait guère. Donc si elle allait directement se coucher après quelques verres, elle éviterait peut-être de penser ? Elle saurait rester suffisamment sur ses gardes, il ne semblait pas méchant.
– J’accepte ton offre, allons poser mes affaires alors. Est-ce que l’hôtel est loin ?
– Oui assez, il se trouve dans la Mi-pente, et ici nous sommes sur le Bas-plateau, il va donc falloir prendre l’aéro-tram pour monter, c’est le plus rapide. Il y a une station pas loin. Au fait, j’ai failli oublier, comment tu t’appelles ?
– Eden.
Après avoir marché quelques temps, ils arrivèrent à la station d’aéro-tram. C’était un bâtiment tout en hauteur en forme de U inversé. Seuls les escaliers de chaque côté de la rue et les quais de la station étaient couverts de murs et d’un toit, laissant la route sous la station libre d’accès. De grandes vitres parcouraient les côtés des escaliers pour y laisser entrer la lumière. Les quais ressemblaient un peu à ceux de la gare, couverts par un toit de verre et soutenus par des poutres métalliques. Le rail qui permettait au tram de circuler entrait et sortait par les côtés dépourvus de murs.
Sam avait offert un ticket à Eden qui, malgré la proposition d’aide de ce dernier, continuait de tirer son imposante valise. Leur moyen de transport arriva après quelques minutes et ils purent trouver une place assise près d’une fenêtre. Le véhicule était semblable à un train, en plus petit et plus profilé. Les wagons étaient assez spacieux et permettaient aux gens de s’asseoir ou de rester debout. Là aussi, il était généreusement pourvu en vitrage, ce qui permettait une fois en mouvement d’avoir une bonne vue sur la ville.
Eden posa sa tête contre la vitre. Le tram démarra et sorti de la gare. Elle voyait maintenant mieux la ville. Les rues couraient tantôt à l’horizontale de la montagne, tantôt à la verticale, grimpant vers le sommet. Des immeubles les longeaient, du même style que ceux qu’elle avait déjà pu voir. Les travaux de terrassement avaient dû être colossaux pour qu’un tel lieu puisse exister, pensa-t-elle. Plus ils montaient, plus les bâtiments semblaient beaux et finement travaillés.
– Je suppose que les quartiers riches se trouvent tout en haut de la ville ? Demanda Eden à son accompagnant.
Il hocha la tête rapidement.
-Exactement ! J’y vais de temps en temps pour y voir des amis ou prendre des photos, mais en dehors de la vieille ville, on ne s’y sent pas vraiment à sa place… Bref, tu avais des amis avec toi dans le train ?
La jeune femme garda le silence sans tourner le regard vers son interlocuteur, puis changea de sujet.
– Et où habites-tu toi ? Demanda-elle.
-Comme je te l’ai dit, je suis dans la partie haute de la Mi-pente. J’ai quelques photos que je pourrais te montrer un de ces jours !
Elle se contenta d’acquiescer une nouvelle fois. Les légères vibrations du tram, la vue ainsi que la discussion avec Sam la détendaient. Elle relâcha ses épaules et ferma les yeux un instant.
– …Hé Eden, on est arrivé !
La jeune femme ouvrit les yeux, surprise du réveil. Leur moyen de transport était en train d’entrer dans une station. Sam était déjà debout et lui tendit la main. Eden secoua sa tête pour se réveiller, se releva seule et attrapa son sac et sa valise.
Ils descendirent du tram, puis de la station. Ils se trouvaient maintenant en plein centre-ville. Les rues pentues dévalaient vers le bas de la montagne, les immeubles les longeaient en formation d’escaliers. Le soleil de fin d’après-midi réchauffait les routes pavées de sa chaude lumière. Beaucoup de gens passaient, s’arrêtaient devant de petits magasins ou flânaient sur des bancs. Malgré le monde, le bruit n’était pas étouffant, au contraire, il créait un fond sonore agréable marquant l’identité du lieu. Toute cette animation de fin de journée mélangée à la douce lumière donnait à la ville une atmosphère particulière, comme si un châle l’enlaçait, la recouvrant d’une étreinte chaude et d’une protection certaine.
– C’est dans ce quartier que tu vas loger pour ce soir, expliqua Sam. Les gens rentrent du travail, mais ce sera plus calme dans une heure ou deux. Regarde, on voit ton hôtel d’ici !
Sam pointa un bâtiment dont on apercevait vaguement le haut, caché derrière les tuiles anthracite de deux autres immeubles. Eden hocha la tête esquissant un faux sourire. Ils marchèrent pendant un court instant, pour le plus grand plaisir d’Eden qui n’en pouvait plus de tirer son énorme bagage, et arrivèrent devant l’hôtel. Il se démarquait des autres édifices. Sa façade blanche était plus ouvragée, les contours des fenêtres étaient travaillés pour habiller chaque ouverture et le toit était plat, laissant apercevoir une terrasse avec quelques tables.
– Tu es sûr que j’en ai les moyens ? Demanda Eden, douteuse. Je m’attendais à une auberge de jeunesse.
– Oh ne t’en fais pas ce n’est pas si cher, et au vu de ce qu’on t’a laissé, tu pourras largement dormir ici.
Pas plus convaincue et agacée que le jeune homme ait pu voir combien elle avait sur elle, Eden avança tout de même jusque dans l’hôtel, poussée par l’envie de se séparer de ses affaires. Le hall était bien décoré. Colonnes travaillées, grosses plantes et sofas en tous genres remplissaient l’espace. Un gros tapis rouge était posé sur le parquet en bois sombre et invitait les visiteurs à avancer jusqu’au guichet de la réception. Eden fut intimidée par cet étalage de moyens. Elle n’avait pas l’habitude de côtoyer des lieux luxueux et n’aimait pas vraiment ça, surtout en ville, où elle savait le prix de la vie encore plus cher. Sam lui tapa gentiment dans le dos pour la faire avancer. Elle se dirigea lentement vers le comptoir où un vieil homme y somnolait.
– Bonjour, je voudrais une chambre pour une nuit, pour une personne s’il vous plaît.
Le réceptionniste ouvrit complètement les yeux, regarda Eden, son sac et sa valise, puis Sam. Il tourna de nouveau son regard vers Eden et son visage se fendit d’un large sourire.
– Bien sûr ! s’exclama l’homme. Il nous reste plusieurs chambres, vous avez une préférence ? Une suite ? Une vue sur la plaine ? Ou peut-être un jacuzzi ?
-Rien de tout ça Mare calmis ! Réagit avec un peu trop d’énergie Eden. Je veux simplement une chambre qui ne me ruinera pas.
Le réceptionniste la regarda avec étonnement, pris un temps de pause en la fixant. D’un coup, son regard s’illumina, il se leva et s’écria :
– Mare inventis ! Vous êtes aussi une Deasienne ? Mais si vous venez d’arriver… Vous êtes une réfugiée je suppose ? Ça a dû être horrible, je suis sincèrement désolé pour vous ! Mais n’en parlons pas, je ne veux pas vous faire penser à tout ça. Je ne peux pas vous offrir de chambre, mais je vais vous en trouver une avec la meilleure vue qui soit et avec un prix qui défie toutes concurrences.
Le vieil homme se retourna et alla fouiller sur le tableau où pendait les clés. Après plusieurs secondes de réflexion, il en attrapa une et revint vers les deux jeunes.
– ça doit être dur pour beaucoup de monde vous savez… dit Eden en sortant son argent.
– Je sais, répondit l’homme qui s’était calmé, même si je n’ai plus personne en Geal Deas, les nouvelles m’ont énormément attristé. La personne que j’accueille chez moi a l’air tout aussi éprouvée que vous… Tenez, prenez ce numéro, c’est celui de la réception, si vous avez besoin de quoi que ce soit, appelez et je vous aiderai.
Après avoir payé, Eden récupéra sa clé et remercia le réceptionniste de sa gentillesse. Elle récupéra de nouveau sa valise et avança vers les ascenseurs. Sam qui était silencieux depuis l’entrée du bâtiment suivi sans rien dire. Une fois la porte de l’ascenseur fermée et le bouton du 5ème étage pressé, il brisa le silence :
– Tout va bien ?
– On va dire que je tiens le coup. Répondit Eden. Je n’arrive pas à savoir si cette rencontre m’a fait du bien ou m’a déprimé encore plus…
– Je ne savais pas, désolé.
-Tu n’as pas à t’en faire, tu n’y es pour rien. Bref, allons poser cette maudite valise.
Ils arrivèrent au 5ème et trouvèrent rapidement la chambre. À l’intérieur, un petit couloir partait de la porte d’entrée et menait à la pièce où trônait un grand lit. Un bureau lui faisait face, avec une petite télé posée dessus. La salle de bain était accessible depuis le couloir et avait la particularité d’avoir une grande fenêtre remplaçant pratiquement le mur la séparant de la pièce principale. Quant à la fenêtre donnant sur l’extérieur, le vieux Deasien n’avait pas menti. Une vue dégagée affichait à perte de vue les étendues au pied de la montagne, qui se perdaient dans l’horizon. On y voyait aussi la ville faire couler ses routes le long de la pente. La nuit commençait à tomber, et alors que les derniers rayons de lumière naturelle tapaient sur la ville, les lumières artificielles prenaient leur place, formant de longues guirlandes de points brillants suivant les rues.
-C’est… magnifique, dis Eden complètement absorbée par le spectacle étincelant.
-On ne s’en lasse jamais, répondit simplement Sam en s’appuyant sur le rebord de la fenêtre, près d’Eden. J’habite ici depuis ma naissance et j’aime toujours autant regarder les couchers de soleils.
Eden s’écarta du garçon tout en restant près de la fenêtre.
-Je te comprends, je n’en avais pas de similaire chez moi…
La jeune femme se perdit un instant dans ses pensées. Voyant sa nouvelle amie se renfermer sur elle-même, Sam changea de sujet.
– Par ailleurs, si tu veux prendre une douche avant de sortir, je vais te laisser, expliqua-t-il en pointant la vitre donnant sur la salle de bain.
– Il y a un rideau ne t’en fais pas, mais de toute façon je la prendrai en rentrant du bar, ça m’aide à m’endormir. Mais je vais quand même me changer, tu peux attendre ici si tu veux.
Après quelques minutes, Eden sorti de la salle de bain. Ses cheveux coupés en carré long ondulaient légèrement. Elle avait troqué ses vêtements de voyage contre un jean taille haute, un haut noir couvert par une chemise ouverte dont les manches avaient été retroussées. Sam découvrit avec stupéfaction que les bras d’Eden étaient recouverts de motifs encrés sur sa peau. Sur son bras droit, des poissons glissaient le long de cours d’eau dont les bords étaient jonchés de plantes vertes et jaunes qui abritaient de petits animaux forestiers, le tout très stylisé et emplit de couleurs. Quant à son bras gauche, une simple plume dépassait un peu de sa manche, le reste étant vierge de tous travaux.
– Jolis tatouages ! commenta Sam, intrigué par les motifs. Ça a dû faire mal cela dit, mais ils te vont très bien !
Eden ria légèrement.
– Et encore, tu ne les as pas vu bouger, répondit-elle. On y va ?
Ils quittèrent l’hôtel en saluant rapidement le réceptionniste et se dirigèrent vers une gare d’aéro-tram. Il faisait maintenant complètement nuit. Les lampadaires éclairaient les rues et leurs pavés, les fenêtres des immeubles étaient pour la plupart allumées. Eden et Sam prirent le tram pour monter vers la vieille-ville où se trouvait « La voûte céleste », le bar dont Sam vantait les mérites. En arrivant là-haut, Eden remarqua le changement d’ambiance. Les rues étaient plus resserrées et moins droites, les pavés plus irréguliers et les bâtiments plus anciens, mais l’atmosphère qui s’en dégageait était encore plus chaleureuse que la Mi-pente. La vieille-ville avait su garder ses origines et ne pas se faire recouvrir par les quartiers riches qui s’étaient construits à côté.
Le bar n’était pas très loin de l’arrêt et ils y furent en quelques minutes. La devanture ne payait pas vraiment de mine. C’était une vitrine classique laissant légèrement voir l’intérieur au travers de ses fenêtres opaques, une simple porte en bois permettait aux clients d’entrer et sortir, surplombée d’une enseigne accrochée au-dessus où il était écrit « La voûte céleste », légèrement décorés d’étoiles. Eden souffla en poussant la porte. En entrant, elle découvrit un monde complètement différent. L’intérieur était spacieux, bien éclairé par des lustres ronds, le parquet en vieux bois concordait parfaitement aux murs peints d’un rouge de Falun eux-mêmes habillés de nombreux cadres contenant des photos. Des tables étaient intelligemment positionnées pour profiter au maximum de l’espace tout en laissant de l’intimité aux utilisateurs. Certaines autres, installées près des murs étaient entourées de banquettes avec de gros dossiers pour créer des séparations entre les différentes tablées. À gauche de la salle se trouvait une scène où un groupe jouait du jazz légèrement mélancolique. Le tenancier tenait le bar juste à droite de l’entrée, permettant aux arrivants de prendre une boisson puis d’aller s’asseoir ou de la consommer dehors.
Sam invita Eden à le suivre et ils allèrent s’installer à une table aux banquettes, non loin de la scène. L’établissement n’était pas vraiment rempli ce soir-là. Seulement quelques habitués se dit Eden. Après avoir observé la carte depuis sa place, la jeune femme se leva.
– Tu veux que je te prenne quelque chose ? demanda-t-elle à Sam. J’ai déjà choisi pour ma part.
– Tu peux me prendre un simple diabolo menthe, je ne bois pas, lui répondit-t-il en lui tendant de l’argent.
Eden laissa échapper un petit rire en entendant le nom de la boisson. Elle refusa les billets.
– J’ai encore de l’argent, mon garant n’avait qu’à venir me chercher plus tôt s’il voulait faire des économies.
Eden alla au comptoir et demanda au barman le diabolo et une pinte de bière blanche nommé « La voie lactée ». En attendant les verres, elle regarda autour d’elle. Tout était si calme. La musique accompagnée par la voix grave du chanteur lui faisait doucement bouger la tête au rythme des accords. Elle revint à la table une fois les boissons en main.
– Eh bien, c’est une sacrée bière, réagit Sam.
– Et encore, je me limite à une ce soir, mais ce sera surement suffisant pour m’aider à m’endormir…
– Je n’imagine pas ce que tu as vécu et je ne suis personne pour te dire quoi faire, mais ne va pas te noyer dans l’alcool pour oublier…
Eden rit au commentaire de son partenaire de verre. Elle commença à boire, puis dit en reposant son verre :
– Tu sais, boire n’est pas seulement pour les dépressifs, tu ne veux pas goûter un peu ?
– Non merci sans façon, mes amis en consomment suffisamment pour que je ne veuille pas en prendre.
La jeune femme reprit une gorgée puis continua.
– Donc je suppose que je baisse dans ton estime en faisant ça ?
Sam rit à son tour. Ils discutèrent encore quelques minutes d’alcool, Eden vida sa bière. Ses joues commençaient à rosir. Elle demanda à Sam, plus détendue :
– Qu’est-ce que tu aimerais faire plus tard ?
– Partir de Fjelhost pour découvrir le monde, prendre en photo des choses inédites et rencontrer des nouvelles personnes ! Même si finalement, je n’ai besoin d’aller bien loin pour ça, pas vrai ?
La fille aux cheveux bleus jeta à son interlocuteur un regard teinté de jugement avec un sourire en coin, pour lui faire comprendre que le message n’était pas très subtil. Après un léger silence, Sam repris la parole :
– Excuse-moi si je t’ai gêné… A vrai dire je ne suis pas très doué pour le social. Mes camarades sont… différents, et au fond je ne suis pas très à l’aise avec eux, mais je préfère ça à être seul… Si je t’ai abordé près de la fontaine, c’est parce que je voulais me faire de nouveaux amis, mais cet après-midi je me suis rendu compte à quel point ta situation n’était pas simple et que c’était égoïste de ma part de venir chercher de l’amitié auprès de réfugiés de guerre. Je ne sais même pas pourquoi je te raconte tout ça…
-Ne t’excuse pas, ce n’est pas parce que je vis quelque chose de plus compliqué que tes problèmes doivent être moins importants, mais c’est gentil d’avoir été honnête là-dessus. Et si tu me parlais un peu plus de tes photos ?
Leurs verres se vidaient au rythme de la discussion. Lorsqu’ils furent vides, Eden annonça :
– Il se fait tard pour moi et je commence à être réellement fatiguée. Je vais rentrer. Ça ira pour toi je suppose ?
Le jeune homme acquiesça. Eden se leva et, suivie de Sam, sortie du bar. Il la raccompagna jusqu’à la porte de l’hôtel.
– J’espère que cette soirée t’aura tout de même fait du bien, osa le garçon. J’ai fait de mon mieux pour te faire penser à autre chose.
– Bien sûr, ce fut un bien meilleur moment que si j’avais été seule, merci d’avoir été gentil avec moi, malgré mon moral. Mais ne t’en fais pas, avec beaucoup de repos et un peu de temps, ça ira mieux ! Répliqua la jeune femme en bombant le torse.
Sam ria puis sortit son téléphone.
-Si tu veux, je peux te laisser mon numéro. Au cas où tu aurais besoin de quelqu’un pour te guider dans cette nouvelle ville.
Eden sortit le sien et enregistra le nouveau contact. Après s’être dit au revoir, Sam partit et elle rentra dans l’hôtel. En arrivant dans sa chambre, la jeune femme jeta sa chemise sur le lit, prit un grand t-shirt et entra dans la salle de bain. Tout en se déshabillant, elle se demanda à quel point le décorateur qui avait pensé cette fenêtre intérieure devait être étrange. La douche lui fit un bien fou. Elle n’en avait pas prise d’aussi agréable depuis son départ. Après s’être bien détendue sous l’eau chaude, elle sortit, se sécha et enfila son t-shirt large qui lui servait de robe de chambre. Elle alla se coucher, trop fatiguée pour faire quoi que ce soit d’autre.
Elle éteignit les lumières et ferma les yeux. Les sons venant de l’extérieur étaient quasiment tous étouffés par la fenêtre en double vitrage. Elle se retrouvait pour la première fois seule depuis son arrivée. Des images lui vinrent. Ses parents. Son frère. Sa maison. En même temps que les souvenirs, la tristesse monta, accompagnée de son cortège de sanglots. Elle pleura, et s’endormit, les joues trempées de larmes.