Il sortit du bar. Il faisait nuit. La lumière jaune des lampadaires éclairait la petite rue pavée entourée d’immeubles assez vieux de style haussmannien.
Ses pas rapides faisaient bouger son long manteau noir. Il marmonnait d’un air agacé tout en enfilant ses gants.
– Quelle journée de merde… Et mon seul moment de répit est gêné par ces deux jeunes qui n’arrêtaient pas de parler… C’est trop demander de profiter cinq minutes de la musique ?
Il passa la main dans ses cheveux poivre et sel. Vu leur longueur, il ne risquait pas de se décoiffer.
– J’ai déjà vu le gamin à l’appareil photo trainer ici, mais la fille avec lui ? Je ne crois pas… En tous cas, s’il essayait de la draguer, il n’a aucune chance. Trop bien pour lui.
Il marcha jusqu’au bout de la rue. Entre deux vieux bâtiments se trouvait un banc. Comme le quartier où il se trouvait était sur le haut plateau, on pouvait y voir toute la ville glisser le long de la montagne. L’homme vint s’y asseoir. Il s’affala un peu puis sortit une cigarette et un briquet de la poche de son manteau.
Il contempla la ville en fumant. Elle était belle ce soir, comme tous les autres soirs d’ailleurs. L’atmosphère qui s’en dégageait lui rappelait ses débuts en temps que musicien. Les lumières chaudes des lampadaires courant le rues au milieu de la nuit, l’odeur de cigarette froide, la mélodie jazz étouffé, tout y était.
Il tira sur sa cigarette et expulsa doucement la fumée. Ce que cet endroit pouvait le détendre. Il se perdit dans ses pensées. Sa fille… Elle lui manquait. Il voulait la voir.
Il se leva en s’appuyant sur ses genoux, réajusta son manteau et emprunta l’escalier qui descendait.
Alors qu’il arrivait vers le bas de la ville, là où elle quitte la pente pour rejoindre la plaine, deux hommes l’interpelèrent. Ils étaient devant la porte d’un bâtiment. La ruelle était déserte.
– Hé ! Toi là-bas, t’aurais pas une cigarette pour nous ?
– Encore des jeunes, c’est ma soirée… marmonna-t-il.
Les deux hommes s’avancèrent. Ils étaient assez grands et plus massifs que lui. Ils cherchaient manifestement à l’intimider.
– Un problème ? T’as pas envie de nous répondre ? Dit l’un des deux. Il portait un bonnet noir.
– Aucun, mais foutez moi la paix. Et le camp pendant que vous y êtes.
Le deuxième, qui lui, portait une casquette, l’attrapa par le col.
– Écoute moi bien le vieux, tu vas nous donner ton argent et ce que t’as de valeur sur toi.
L’homme au manteau resta les mains dans les poches. Il envoya un coup de tête à son opposant qui le lâcha, ce qui lui permit de faire quelques pas en arrière et de retrousser ses manches.
De grosses cicatrices parcouraient ses avant-bras. Sans rien dire, il sortit un petit couteau de sa poche et s’ouvrit une large entaille sur l’avant-bras . Le sang se mit à couler abondamment. Mais aucune goutte n’atteignit le sol. Le liquide poisseux gravitait autour de lui. Le sang glissa en un éclair et prit la forme de longues lances qui se positionnèrent autour de lui, pointés vers les deux agresseurs.
– Quand je vous demande gentiment de partir, vous partez. Alors cassez-vous.
À ces mots, les deux jeunes partirent sans demander leur reste.
Il souffla. Le sang réintégra ses bras et les plaies cicatrisèrent ensuite rapidement.
– Je n’aime pas faire ça mais ce qu’ils peuvent être con…
Il finit tranquillement sa descente et arriva dans un parc assez vaste, avec seulement quelques arbres. Il avança entre les allées et s’arrêta au bout d’un moment.
« Salut Linda, c’est papa. Comment tu-vas ? »
Il regardait la stèle funéraire où était écrit « Linda Kelsker, Sarah Kelsker »
« Toi aussi Sarah, je ne t’oublie pas. La vie est dure sans vous vous savez ? »
Il s’agenouilla, posa sa main sur la pierre tombale et ferma les yeux. Il passa ses doigts sur les lettres gravées puis se releva doucement et partit.